Animation d’un atelier d’écriture

Le premier paragraphe dit ceci :

It was late in the spring when I noticed that a girl was following me, nearly the end of May, a month that means perhaps or might be. She crept into the edges of my consciousness like something blurry coming into focus. She was an odd girl, tramping around in black boots with the laces undone, her legs covered in bright fruit-hued tights, like the colors in a roll of Life Savers. I didn’t know why she was following me. People stared at me wherever I went, but this was different. To the girl I was not an object of ridicule but a creature of interest. She would observe me and then write things in her red spiral-bound notebook.

Honnêtement, pour des élèves de terminale, je le trouve particulièrement ardu, même s’ils sont en spécialité. Comment allaient-ils se débrouiller ?

La préparation

C’est la première fois que j’animais ce genre d’atelier, je ne savais donc pas trop comment j’allais procéder. Fort heureusement, Joëlle Touati, traductrice de l’anglais également, s’était déjà prêtée à l’exercice et avait été reconduite pour cette année, dans d’autres établissements ; elle a ainsi pu me guider sur la manière dont ça s’était passé pour elle et m’expliquer comment elle avait travaillé. Par ailleurs, le contact est tout de suite très bien passé avec le professeur, qui m’a mis en confiance également.

Je me suis donc rendu sur place plutôt serein, en ayant moi-même traduit le texte rapidement, tout en me contentant du premier jet pour ne pas m’auto-polluer l’esprit par rapport aux versions des élèves. Cela m’a permis de repérer les points de difficulté, de formuler plusieurs propositions ou de suggérer quelques pistes à creuser. L’idée étant plutôt de laisser travailler les terminales et d’être uniquement là pour leur servir de béquille le cas échéant.

L’atelier

Le professeur, que nous appellerons Ludovic, puisque c’est son prénom, a pris sur sa pause méridienne pour m’accueillir, me proposer un café et me faire visiter un peu les lieux – le lycée Charles-Gabriel Pravaz, de Pont-de-Beauvoisin (38). (J’ai à ce propos été épaté par l’établissement, agréable, particulièrement bien pensé, plein de bonnes initiatives – piano partagé, nombreux clubs… Rien à voir avec ce que j’ai eu l’heur de connaître au cours de ma scolarité et que je n’ai pas regretté cinq minutes au moment d’en abandonner les bancs.) Il m’a aussi expliqué comment il souhaitait procéder : par groupes homogènes d’élèves de niveaux hétérogènes. L’idée étant que chaque quintette avance dans son coin avant de comparer les versions et d’en débattre. N’ayant aucune expérience en la matière (ni en gestion de classe, ni en animation d’atelier), je me suis volontiers plié au jeu.

Après un temps de présentation – de moi-même et du métier de traducteur littéraire – et quantité de questions intéressantes (Comment fait-on pour trancher quand on n’est pas sûr ? Est-ce qu’il vous arrive de regretter vos choix de traduction ? Que pensez-vous de l’IA ? Y avez-vous recours ?) est venu le moment des travaux collectifs, durant lesquels Ludovic et moi avons circulé entre les tables pour accompagner les élèves, répondre de façon utile mais volontairement floue à leurs doutes et interrogations, écouter les débats et y participer parfois.

Sans surprise, le choix des temps a été parfois difficile (passé simple ou composé ? les deux sont-ils compatibles ?), et si le lexique n’a en soi rien d’inaccessible pour des élèves de ce niveau, les difficultés sont particulièrement nombreuses et diverses.

Les difficultés

Intéressons-nous si tu le veux bien au premier paragraphe. (C’est purement rhétorique, hein, si tu ne veux pas il fallait le dire plus tôt.) Et pour être le plus didactique possible, découpons-le au hasard par groupes de mots, en s’arrêtant à chaque point. On aurait aussi pu procéder phrase par phrase, mais ça aurait été la même chose. Et ne retenons chaque fois que ce qui nous semble le plus pertinent (j’espère que tu t’associes à ce nous ; j’aurais pu proposer un sondage au préalable, mais j’ai unanimement décidé que non).

… May, a month that means perhaps or might be.

Sympa comme entrée en matière. Évidemment la question revenue le plus souvent est « Monsieur, comment on fait pour traduire un jeu de mots ? ». Réponse (habituelle) du traducteur qui marche avec tout : « Ça dépend du contexte. » Faut-il le traduire de façon littérale en ajoutant une note de bas de page ? Faut-il l’expliciter ? Faut-il le compenser ? Faut-il se résoudre à s’en débarrasser ? Les élèves s’en sont très bien sortis vu le temps imparti. Plusieurs groupes ont tenté de conserver le jeu de mots (« mai, mot qui signifie “se vêtir” à l’impératif » ; « mai, mois qui veut dire aussi néanmoins, cependant ») sans être totalement satisfaits, car si cela fonctionne phonétiquement, la graphie pose problème. D’autres ont préféré laisser tomber le jeu de mots pour se consacrer au sens (les possibilités que suggèrent perhaps et might be). La solution qui a finalement été retenue était de s’appuyer sur une expression existante pour faire ressortir une idée assez proche : « comme on dit, en mai, fais ce qu’il te plaît ». C’était l’une des solutions que j’avais moi aussi envisagées, avec « mai, le mois de tous les possibles » ou « mai, un mois qui rime avec » (je n’ai cependant pas trouvé avec quoi il pouvait rimer, mais c’est une piste que j’aurais explorée plus avant si j’avais eu à traduire le texte, sans savoir si je l’aurais retenue).

She crept into the edges of my consciousness like something blurry coming into focus.

Pas facile cette phrase non plus, et j’ai été agréablement surpris que les élèves saisissent si bien le sens et les nuances de chaque terme, et qu’ils essaient tant bien que mal de ne rien laisser échapper. Solution retenue : « Elle s’immisçait dans les recoins de ma conscience, telle une chose indistincte qui devenait nette. »

… her legs covered in bright fruit-hued tights, like the colors in a roll of Life Savers.

Les couleurs acidulées des collants les ont occupés quelque temps, mais c’est surtout la dernière partie de la phrase qui leur a posé problème. « Faut-il conserver les métaphores ? Ça dépend du contexte. » En l’occurrence, comme le titre le suggère, le roman traite d’obésité, toutes les références à la nourriture sont donc probablement volontaires et je préconiserais de les conserver dans la mesure du possible. « Est-ce qu’on peut remplacer Life Savers puisque ce n’est pas connu en France ? » Excellente question, il me semble que oui. Les élèves ont opté pour des Dragibus, à une réserve près : « Est-ce qu’on peut utiliser un nom de marque français, sachant que le roman se situe aux États-Unis et que la narratrice ne connaît sûrement pas ? » Là encore, un excellent réflexe de leur part, mais la majorité a parlé, et ils sont partis là-dessus. Personnellement, j’aurais peut-être opté pour les Mentos aux fruits pour palier ce problème. L’autrice a par ailleurs fait remarquer pendant la restitution que Life Savers contenait également un jeu de mots avec cette notion de bouée de sauvetage (forme des bonbons concernés), qui se perd totalement en français. Aurait-il été possible d’y remédier ? Est-ce que cela méritait une note de bas de page ? Chacun tranchera.

To the girl I was not an object of ridicule but a creature of interest.

Ici, plutôt que de se contenter d’une traduction littérale, qui aurait été tout à fait correcte (« Pour cette fille, je n’étais pas un objet de ridicule, mais une créature digne d’intérêt », même si cela ressemble un peu à un calque), les élèves ont opté pour : « Pour cette fille, je n’étais pas une bête de foire, mais une créature qui suscitait de l’intérêt. » À mon goût, ce « bête de foire » est excellent, car il se prête parfaitement au contexte de grossophobie ambiante installé par l’autrice tout au long du roman. Le rapport au corps et à la déshumanité est omniprésent, et je trouve cette légère surtraduction s’appuyant sur une expression idiomatique tout à fait justifiée.

She would observe me and then write things in her red spiral-bound notebook.

Ici, les élèves se sont interrogés sur le nom auquel se rapportait l’adjectif « rouge ». L’un d’eux a donné la bonne réponse : le trait d’union indique qu’il y a bien deux qualificatifs distincts (red et spiral-bound) portant sur le même substantif, et que c’est donc bien le carnet qui est rouge, pas (forcément) la spirale. L’occasion pour moi de leur glisser une fourberie de traducteur : si l’anglais peut prêter à confusion, le français a aussi le droit de le faire. En l’occurrence, « un carnet à spirale rouge » laisse planer le doute sur qui du carnet à spirale ou de la spirale seule est rouge.

Nous avons réussi en cours à partager un demi-paragraphe supplémentaire, et les élèves en ont terminé un et demi de plus avant la rencontre avec l’autrice. En tout, un peu plus de 1700 signes traduits par 25 élèves. Un bel exercice de version collective !

La restitution

Une poignée de jours plus tard, rendez-vous à Quais du polar, au milieu des ors et des toiles représentant quelques illustres (je présume) Lyonnais (itou) de l’un des salons de l’hôtel de ville. Le décor est impressionnant pour les trois classes représentées là (ainsi que pour les intervenants). Joëlle et moi convenons d’interroger chacun les classes avec lesquelles on n’a pas travaillé pour les questionner sur leurs choix, les difficultés rencontrées et ainsi de suite. Sarai Walker se prête gentiment au jeu en lisant les passages concernés en anglais, puis des représentants des élèves lisent leur traduction, et on en débat brièvement. Que l’autrice en personne soit présente pour répondre aux doutes et interrogations est pour tout le monde un privilège immense. Elle nous confirme au passage qu’elle ne connaît pas les Dragibus et signale que les Life Savers ont aussi cette particularité d’être en forme de bouées de sauvetage (comme leur nom l’indique), nuance supplémentaire qu’il aurait fallu pouvoir conserver dans un monde idéal, mais était-ce réellement possible sans nuire au rythme du texte ? Traduire, c’est renoncer, comme le disait Jean-Pierre Gide, très peu célèbre pastiche d’André.

S’ensuit un long jeu de questions/réponses avec l’autrice, qui semble avoir apprécié le moment autant que les élèves (« Sarai Walker était impressionnée par le niveau des élèves et a découvert un exercice inédit et passionnant ! » d’après notre interlocutrice au sein du festival). Une expérience très riche pour tout le monde, donc, qu’il me tarde de reproduire. ! (D’ailleurs, si tu as envie d’organiser des ateliers, n’hésite pas à me faire signe.) Un grand merci à l’ATLF et à Quais du polar pour leur confiance, aux professeurs et à leurs élèves pour leur participation active, et aux deux interprètes présentes pour traduire de et vers l’anglais, et qui exercent un métier qui me serait tout à fait inaccessible.

(Bon, et évidemment, ce premier chapitre m’a donné très envie de lire la suite, je n’ai donc pas tardé à m’offrir le bouquin chez mon libraire préféré ; il m’attend bien sagement sur ma table de chevet.)

Un avis sur « Animation d’un atelier d’écriture »

  1. comme toujours intéressant et agréable à lire!! Bravo, le traducteur, pour la réalisation de l’atelier et tes explications, toujours avec ton humour

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