Soleil vert

Harry Harrison, Soleil vert (Make Room! Make Room!), Nouveaux Millénaires (J’ai lu), traduction de Sébastien Guillot

J’ai lu quelque part que Soleil vert se déroulait en 2022, je me suis dit que c’était donc l’année ou jamais pour le sortir de ma bibliothèque, où il prenait la poussière depuis sa reparution. En fait, le roman (la VO date de 1966) se passe en 1999, et c’est apparemment son adaptation cinématographique (1973) qui transpose l’histoire en 2022. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage manquait à ma culture, et je suis ravi d’avoir eu cette fausse occasion pour le découvrir enfin.

On se retrouve donc plongé dans un univers rétrofuturiste pas si éloigné de la réalité, où les voitures volantes, souvent promises au xxie siècle dans les œuvres de SF du milieu du xxe, sont ici remplacées par des pousse-pousse, effondrement et épuisement des combustibles fossiles obligent. Harrison imagine en effet un monde que la pollution, la surpopulation et le dérèglement climatique auraient poussé vers le chaos. La médecine ayant permis de prolonger la durée de vie, et les chrétiens fanatiques s’opposant formellement à la contraception, la démographie a complètement explosé. (Curieusement, la pilule, commercialisée en 1957 à des fins curatives, puis en 1960 à des fins contraceptives, n’a pas été accueillie très chaleureusement par l’Église ; il semble assez évident que l’auteur en a fait le point de départ de son roman d’anticipation.) L’essentiel de la population se retrouve donc entassée dans des grandes villes, et les terres arables sont entièrement consacrées à l’agriculture pour nourrir tout ce beau monde. Le lobby paysan apparaît plus puissant que jamais (m’est avis qu’on est plutôt FNSEA que Confédération paysanne dans l’esprit), et décide notamment de faire péter un aqueduc alimentant en eau les dizaines de millions d’habitants de Manhattan, provoquant un certain nombre de restrictions.

Une enquête de police vient se greffer sur ce background, même si elle sert l’histoire plutôt qu’elle ne l’écrit, je ne qualifierais donc pas ce roman de thriller. La prophétie est en tout cas assez inquiétante de justesse (et témoigne de l’inertie des pouvoirs politiques quant aux questions écologiques depuis un bon demi-siècle).

Juste deux mots au sujet de la traduction, au demeurant très agréable : la VO s’intitule Make Room! Make room!, et ce message d’alerte passe complètement à l’as en français, ce que je trouve dommage. D’autant que « Soleil vert » existe apparemment dans le film, mais n’est pas du tout mentionné dans le livre, ce qui rend le titre totalement incompréhensible pour les quelques-uns (comme moi) qui n’auraient pas vu l’adaptation. L’autre point qui m’a choqué concerne l’emploi à deux reprises du mot « nègre » : si je n’étais pas du tout favorable à son grand remplacement dans la retraduction de Tom Sawyer, où il incarne et symbolise toute la mentalité de l’époque (les États-Unis viennent d’abolir l’esclavage à sa publication, mais l’histoire se déroule avant la guerre de Sécession), il me semble complètement hors de propos dans une retraduction de 2014 d’un bouquin écrit 50 ans plus tôt, surtout si ledit bouquin est censé se projeter en fin de millénaire, alors que le terme n’est déjà plus accepté depuis longtemps. D’autant que la VO emploie « Negro », historiquement moins insultant que « nigger », et qui signifiait tout simplement « noir », sans forcément de connotation, jusqu’au mouvement des droits civiques des années 1960. On trouve aussi plusieurs fois le substantif « Chinetoque », mais seulement dans les dialogues, ce qui donne une indication sur le positionnement politique du locuteur, rien à redire en l’occurrence (sur la traduction, pas sur le positionnement). Mais dans « Quand l’homme se releva d’un bond, Andy découvrit qu’il s’agissait d’un garde du corps, un nègre trapu », on est uniquement dans le descriptif ; on adopte donc le point de vue de l’auteur (voire du personnage), qu’on imagine de fait profondément raciste. En me basant sur le contexte et le reste du récit (je ne connais rien de l’écrivain ni de ses positions), je ne pense pas que ça ait été le cas, c’était juste un mot trop souvent employé au début des années 1960. À vérifier, mais il est fort probable que cette maladresse ait été corrigée lors d’une réimp ou du passage en poche tant elle semble flagrante. Mis à part ce point de détail de l’histoire, qui m’a toutefois chiffonné jusqu’à la fin, j’ai beaucoup aimé ce roman et me sens un peu moins ignare d’avoir enfin découvert ce classique.

Flamidon (c) J’ai lu

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :