Des lectures (comme souvent) en retard

La légende veut que George Abitbol ait aussi inventé le concept de marasprint.

À côté de ça, j’écris un (tout petit) peu, et je bouquine (pas beaucoup plus). Je m’en veux toujours un poil quand je rédige ces billets de lectures en retard, parce que je ne consacre pas à chaque livre la place qu’il mériterait, puis je me console en me disant que mieux vaut en parler un peu que pas du tout, et je me rassure en me disant que de toute façon tu n’es en moyenne que trois à lire mes publications, je ne suis donc pas certain que mes commentaires pas plus éclairés ni avisés qu’une mauvaise quatrième de couverture fassent énormément de pub aux quelques auteurs que je « défends » ici – en plus, comme tu pourras le constater, il y en a au moins un qui s’en fout, vu qu’il est super mort depuis longtemps, et qu’il est de toute façon bien assez grand pour se défendre tout seul, merci beaucoup.

Voici donc la petite sélection du moment, mais c’est bien parce que c’est toi.

Couv Tristan Bonnemain

Zogru, de Doina Ruști (trad. Florica Courriol), Éditions du Typhon

Je crois que c’est la première fois que je lisais un roman roumain de mon plein gré, ne compte donc pas sur moi pour te dire qu’on est dans la lignée de tel ou tel. D’ailleurs, je ne connais pas grand-chose de ce pays à part Dracula, Ceaușescu et Gheorghe Hagi. Et ça tombe bien, ils figurent tous dans ce bouquin (à une exception près) ! Comment te résumer ça sans te gâcher la découverte ? Disons que c’est une façon de revisiter le mythe du vampire éternel sans sortir ou presque de Bucarest. Ça nous permet de voir du pays non pas d’un point de vue géographique, mais temporel ; comme si tu retenais le temps comme unique dimension, et que tu regardais la vie se dérouler autour de toi sans changer de place, entre 1460 et le début des années 2000 (condensé en 250 pages). Évidemment, la configuration des lieux évolue, les régimes politiques aussi, mais une sorte de malédiction t’empêche de quitter la région (c’était à peu près tolérable quand le premier kebab se trouvait à 8 jours de cheval, ça devient un peu frustrant quand tu sais que tu pourrais rallier n’importe quel point du globe en moins de vingt-quatre heures). Alors évidemment, certains personnages disparaissent au fur et à mesure, mais on a le plaisir de retrouver leurs lointains descendants quelques chapitres plus loin (ou plus tôt, vu que la chronologie n’est pas toujours respectée dans la narration non plus), ce qui nous fait quelques visages familiers auxquels nous raccrocher. Zogru, le « personnage » principal, a aussi la faculté de « sauter » d’un hôte à l’autre, on découvre donc une série de véhicules différents dont on est, comme lui, plus ou moins pressés de descendre. C’est drôle et bien fichu, mais ça demande de s’accrocher un peu, parce que c’est quand même touffu et que ça part dans tous les sens !

Un mot sur la trad… uctrice

J’ai eu l’insigne honneur de rencontrer Florica et d’échanger avec elle lors d’une rencontre en librairie, et je suis impressionné par son travail. Déjà parce qu’elle est aussi à l’aise en français qu’en roumain, ce qui est loin d’être mon cas (y compris en anglais). Ensuite, parce qu’elle traduit dans les deux sens, ce qui m’a toujours paru inenvisageable (je pourrais probablement rendre un texte pas bourré de fautes en anglais, mais je suis convaincu qu’on sentirait à mille bornes que ce n’est pas ma langue maternelle). Enfin parce qu’elle effectue aussi tout le boulot de repérage et de démarchage auprès des éditeurs des deux langues (y compris au Canada) pour placer les traductions qui lui semblent correspondre à telle ou telle collection, et qu’elle a donc une connaissance quasi exhaustive des catalogues de chacun. Il me manque encore un sacré paquet de cordes à mon arc pour arriver à son niveau (ou m’en approcher), mais au lieu de me déprimer cela m’a donné une grosse envie de progresser. Plutôt chouette, donc.

Jean Achard, Vue de la vallée de l’Isère prise à Saint-Égrève (détail)

Que ma joie demeure, de Jean Giono (Le Livre de Poche)

Cette fable un peu NUPES avant l’heure m’a plutôt séduit par son côté plein de bon sens, tantôt verte (« Vous avez peut-être un peu trop employé la terre de borne à borne. L’homme fait bien, je ne dis pas le contraire, mais le monde ne fait pas mal, remarquez. » 24) tantôt rouge (« Je vois des champs immenses qui, tout d’un trait, d’un bord à l’autre apaisent les plaines et les collines comme l’huile sur la mer aplanit les vagues. Des sillons joints bord à bord, comme si j’avais enroulé toute la terre dans ma veste de velours. On ne dira plus mes arbres, ni mon champ, ni mon blé, ni mon cheval, ni mon avoine, ni ma maison. On dira notre. » 222). C’est une quête du bonheur menée par un homme solitaire même quand il est entouré, qui ne comprend pas qu’on se tue à la tâche pour accumuler un pognon dont on ne fait rien alors qu’il serait tellement plus simple de regarder passer les cerfs et pousser les fleurs, et de ne produire que ce que l’on consomme. C’est aussi cette incapacité à faire perdurer le bien-être, cette vaine tentative de vouloir rattraper le temps. Il y a un côté rocher de Sisyphe quand on s’échine à ce que la joie demeure. C’est enfin une ode à la décroissance (comme quoi ce n’est pas seulement un délire d’affreux Amishs islamo-gauchistes un peu wokes sur les bords ; étonnant, non ?).

Cela dit, j’ai trouvé le style assez vieilli, beaucoup moins agréable que celui d’autres auteurs de l’époque ou même plus anciens (cet ouvrage date de 1935). Je me suis aussi régulièrement perdu dans les dialogues, nombreux, et aux incises assez rares. Enfin j’ai été surpris de voir se côtoyer un vocabulaire si riche et des verbes si pauvres, je ne sais pas si c’est typique de l’auteur, je n’ai pas le souvenir que ça m’ait marqué à ce point dans d’autres bouquins. Bref, ça m’a donné envie de relire un Giono moins « expérimental » (Que ma joie est parfois qualifié de roman-poème, ce qui est assez explicite je trouve), pour voir.

Un mot sur la trad

Que ma joie demeure a été traduit en anglais Joy of Man’s Desiring (un titre que je trouve d’ailleurs encore plus beau et juste qu’en français) par Katherine Allen Clarke (1940). Quand je vois le nombre de mots qui m’ont arrêté dans ce texte (qu’il s’agisse de patois, du vocabulaire spécifique à l’agriculture ou à la végétation provençale), sans parler des spécificités liées au style, je me dis que la traduction a dû être une vraie gageure. Si j’avais le temps et le courage, je me lancerais dans un exercice de lecture comparée entre les deux langues, je suis très curieux de voir comment KAC s’en est tirée. Il faudrait quand même que je me le procure en anglais, pour picorer quelques morceaux choisis en VF et VA.

Claudio Divizai/shutterstock

Fuir l’Eden, d’Olivier Dorchamps (Finitude)

J’ai acheté ce livre en m’en remettant aveuglément aux conseils de mon libraire, dont les goûts correspondent souvent aux miens. Je ne connaissais cette maison d’édition ni d’Ève ni d’Adam (pun intended), la couverture ne m’aurait pas du tout attiré (elle représente l’Eden en question), et l’auteur n’a manifestement écrit que deux romans (le premier, dont je n’avais pas entendu parler, a apparemment reçu une bordée de prix). Bref, sans mon prescripteur préféré, il y aurait eu à peu près 0 chance que ce livre atterrisse entre mes mains (d’où l’importance de ces commerçants non indispensables en temps de pandémie).

J’ai d’abord été désarçonné, parce que je m’attendais à ce que le bouquin se déroule en France (auteur au nom français, dédicace aux élèves de Noisy-le-Grand, Drancy et Bagnolet, citation de Sartre en exergue), alors qu’on est dans un quartier londonien (si j’avais lu la quatrième avant, j’aurais su que l’auteur était franco-britannique et qu’il vivait à Londres, ça m’aurait peut-être mis sur la voie). C’est un peu Trainspotting réécrit par Ken Loach, où jeunesse désabusée côtoie misère sociale sur un fond de Brexit, d’abandon, de ségrégation et de violences quotidiennes (notamment familiales). Sans sombrer dans le pathos et avec beaucoup de justesse, on rentre facilement dans la peau d’Adam, un ado qui vivote de petits boulots et tolère de vivre encore avec son père, de peur que celui-ci passe sinon ses nerfs sur sa petite sœur. Bref, c’est pas super gai, pas dénué d’espoir non plus, et j’ai pris beaucoup plus de plaisir que je ne l’aurais cru après les premières pages à aller au bout de ce récit, au fil duquel les personnages prennent énormément de consistance. Encore un auteur que je vais tenter de suivre assidûment (en commençant par me procurer Ceux que je suis, son premier roman). Merci La Belle Histoire !

Un mot sur la trad

Au fil de ma lecture, un certain nombre d’anglicismes ou de formulations étranges (« L’un des mecs la punaisait au lit par les poignets » 123 => on a clairement affaire à un calque de « pin down ») m’ont fait douter de la nationalité de l’auteur (je n’avais pourtant pas repéré de nom de traducteurice), c’est là que je me suis rendu compte qu’il en avait deux. Curieusement, ce qui m’aurait donné l’impression d’une erreur de traduction donne ici de l’authenticité au texte ; comme quoi, quand on dit que ça dépend du contexte : j’arrive en toute conscience à me laisser duper par ma subjectivité… Autre fait étonnant dont je ne sais que penser : l’Eden a délibérément été conservé sans accent (c’est le nom d’un immeuble, donc anglais, donc ça se tient), mais l’un des personnages s’appelle Amélia (avec un accent => peut-être lié à ses origines, mais je n’ai pas retrouvé d’indice le précisant). D’autres passages viennent semer le doute quant à la langue d’origine du texte et réaffirment cette volonté de l’ancrer dans un contexte britannique (« S’il vous plaît, Mister Ferguson, pas la police ! Please ! Pas la police ! » 75). Je me demande d’ailleurs ce que donnerait une traduction en anglais, et si l’auteur s’en chargerait lui-même. Auquel cas, je tiens absolument à voir le résultat de ce passage !

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