M’sieurs-dames (et madelle)

Comment traduit-on « Mister » ? Ça, ça va à peu près, c’est Monsieur. Et en abrégé, Mr donne M. (pour rappel, Mr est donc un anglicisme). Soit. Et Mrs devient Mme. Notons tout de même que Mrs se prononce « Missiz », mais ne s’écrit pas au long, et donc que Madame se traduit Mrs, voire « Madam », mais que ce dernier terme est beaucoup plus soutenu (pour la traduction de « Mes hommages, Madame » ou de « Madame la Présidente », pas de « Mme Machin », qui se traduira forcément « Mrs Machin » – voire « Mrs what’s-her-name » ou « Mrs Whatsit », mais ça fera peut-être l’objet d’un autre billet, quel teasing – ou « aguichage » ; pour l’article concernant les anglicismes, cliquez ici : x. Mais pas tout de suite, parce que je ne l’ai pas encore rédigé, je ne peux pas être partout.). Enfin, l’équivalent de « Mademoiselle » est « Miss », qui n’a pas d’abréviation (comme quoi, le français n’a pas le monopole de la complexité inutile). À noter que, au contraire de Mr ou Mrs, ce « Miss » est parfois employé en français, pas toujours dans le sens de « Mademoiselle », d’ailleurs.

C’est ce dernier terme qui peut poser problème, non pas à cause de sa traduction, mais de son côté inégalitaire : il n’existe en effet pas d’équivalent masculin pour désigner les hommes non mariés (ou « plus », si l’on considère l’étymologie « ma damoiselle »/« mon damoiseau », mais l’acception n’est pas la même). Ainsi, ce terme est parfois considéré comme sexiste (sous prétexte qu’il servait officiellement à déterminer qui du père ou de l’époux était l’adulte référent d’une femme, c’est de la cancel-culture) et donc pas hyper bien vu. Malgré tout, il reste profondément ancré dans notre culture, et reste dans les faits employé au quotidien, y compris par certains Amish wokes islamo-gauchistes féminazis (je crois n’oublier personne). Faites un sondage autour de vous et demandez aux femmes de 20-40 ans si elles préfèrent qu’on les appelle « mademoiselle » ou « madame ». Pour résumer en grossissant le trait, d’après ce que j’ai pu constater en me basant sur un échantillon restreint pas du tout représentatif de la population : quand on a 20 ans, on n’aime pas se faire appeler « madame », parce que ça fait vieille ; quand on a 40 ans, on n’aime pas le « mademoiselle », qui fait pas sérieux et condescendant.

[Pépites sexistes Code Napoléon]

N’empêche que ce terme a peu à peu été officiellement banni des administrations, mais que l’usage n’a guère suivi en français. L’anglais y a remédié avec un Ms (prononcez « miz »), qui permet d’éviter cette distinction femmes mariées/femmes non mariées. Le Grand Robert & Collins y consacre une notice culturelle dans laquelle il précise : « Souvent tourné en dérision à l’origine comme étant l’expression d’un féminisme exacerbé, ce titre est aujourd’hui couramment utilisé. » Se pose alors naturellement la traduction du Ms. Parfois, le contexte nous impose de choisir Mme ou Mlle. Je viens par exemple d’avoir le cas d’une « Ms Chopper » (note au benêt : rédiger aussi un article sur la pertinence ou non de traduire les noms propres), la Ms en question étant mariée et mère de famille. Ici, en français, le Mme s’impose. Reste que le choix de l’autrice interroge : si elle n’a pas employé Mrs mais Ms, alors qu’il s’agit clairement d’une Mme, c’est peut-être avec une volonté « politique » ; et d’après ses prises de position (non seulement dans le roman, mais sur les réseaux sociaux notamment), je suis à peu près convaincu que c’est le cas. En me contentant d’un Mme, je la trahis donc un peu ; cependant, si j’avais opté pour Mlle, le résultat aurait été encore pire, j’ai donc opté pour le moindre des deux maux et le moins pire des deux mots. À noter par ailleurs que l’on rencontre aussi des « Miss » dans le même ouvrage, et que la distinction semble donc faite entre Miss et Ms, à l’exclusion de Mrs (qui est au contraire le terme qui resterait en français).

Image intérieure tirée de Down Among the Sticks and Bones, (c) Rovina Cai

Et s’il existait une alternative ? Lors de l’écriture du quatrième tome de The Bone Season, qui se déroule en partie à Paris, Samantha Shannon s’est (et m’a) posé la question : « In the fourth BONE SEASON book, I’d ideally like there to only be one title for French women, rather than switching between Madame and Mademoiselle depending on age/marital status1. » Elle-même hésitait entre Mme et Mlle pour les raisons évoquées ci-dessus, et proposait une troisième voie : « An interesting third possible option I found was Madelle, which was used by an 17th-century French astronomer (Nicolas-Claude Fabri de Peiresc) in his letters and proposed in Québec in the 1970s as a French version of Ms. This never caught on, presumably because it doesn’t mean anything in French… but as you know, I don’t mind breaking language norms sometimes2. » Nous sommes donc partis là-dessus, et comme j’étais justement en train de réviser la traduction du tome 1, je lui ai proposé d’en faire de même pour les titres dans le monde anglo-saxon (après tout, le gouvernement dystopique de Scion règne aussi bien sur l’Angleterre que sur la France dans la série, il ne semble pas illogique que cela s’applique de la même manière). Ainsi fut dit, ainsi fut fait, et l’on retrouve donc du « madelle » dans les tomes 1, 2 et 3 de TBS, conformément à la volonté et à la vision de l’autrice, et en dépit de la publication anglaise (on ne fait donc pas QUE trahir les auteurs ; on trahit aussi les éditeurs).

The Mask Falling, à paraître en français en 2022 si le traducteur se bouge les miches.

J’ai également rencontré ce terme « Ms » dans Idéalis, cotraduit avec mes camarades Éric Moreau et Jean-Baptiste Bernet. Ce « Ms Navarez » s’adresse à une jeune et brillante scientifique. Devait-on traduire Mademoiselle à cause de son âge (mais cela aurait semblé très condescendant) ou Madame (mais dans le contexte, cela aurait été d’une froideur presque insultante) ? Est alors venu dans la conversation cet échange avec SS au sujet de The Bone Season 4, et l’idée de réutiliser ce madelle leur a paru intéressante, d’autant que le contexte s’y prêtait (ouvrage de science-fiction se déroulant dans un avenir assez lointain et où les femmes ont autant de responsabilités que les hommes sans que cela pose de problème à qui que ce soit => se référer au code Napoléon paraissait quelque peu archaïque). Après discussion avec les éditrices concernées, le terme a été adopté, et le Madelle suit son petit bout de chemin.

J’aurais aimé le réemployer pour ma Ms Chopper, mais même si le texte relève du fantastique, la base de l’univers est réelle (de fait) et contemporaine, et l’introduction d’un vocable pas encore entré dans la langue aurait fait tache. D’ici quelques décennies, peut-être, lors d’une retraduction ? [Introduire ici un lien vers mon article concernant les retraductions d’ouvrage, quel génie de la mise en abyme. Veiller à ne pas créer une boucle spatio-temporelle en s’emmêlant dans les liens hypertextes.]

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1. J’aimerais qu’il n’y ait qu’un titre pour les femmes françaises, plutôt que d’alterner entre Madame et Mademoiselle en fonction de l’âge/du statut marital.

2. Troisième possibilité intéressante : Madelle, employé dans ses lettres par un astronome français du xviie siècle et proposé au Québec dans les années 1970 comme l’équivalent français de Ms. Ça n’a jamais pris, sans doute parce que ça ne veut rien dire en français… mais comme tu le sais, ça ne me dérange pas de bousculer les normes de la langue.

Traduire le Ms

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